Grâce à la liberté dans les communications, des groupes d’hommes de même nature pourront se réunir et fonder des communautés. Les nations seront dépassées.
Friedrich Nietzsche (Fragments posthumes XIII-883)

04 - Belle échappée sinon échappée belle


in Le Monde, 23.04.2004





Cela s'est passé la semaine dernière à Alençon. Il était tôt matin, trop tôt pour trouver normal qu'une fillette se promène seule dans la rue et sac au dos.

Il était 6 heures du matin et, mieux encore, on était samedi. Un jour sans école. Un jour de grasse matinée, surtout chez les petites filles de 4 ans.

Dans la maison, les parents dormaient. Dans la ville, le soleil sommeillait. Pendant ce temps, une gamine bien décidée, quelques biscuits et une paire de chaussettes dans son sac, marchait, marchait.


Était-ce un Petit Chaperon rouge parti voir sa mère-grand malade ? Serait-il question de galette et de pot de beurre, de chevillette et de bobinette ?

Que nenni ! C'est l'amour qui était en jeu, un amour grand comme ça, cette sorte d'amour qui brûle et qui empêche de dormir, même à l'âge des dents de lait et de chat perché.

Deux dames du genre matinal virent passer devant elles la choupinette et son air important. Apostrophée par les passantes, elle daigna répondre à leur étonnement avec tout le sérieux que requiert une affaire capitale.


Et celle-ci l'était. Il faut, pour apprécier l'audace de la gamine, se souvenir que les enfants, y compris les moins doués en calcul, aiment l'idée que 2 et 2 font 4.

La logique des petits est chose implacable. Comme nous l'avons dit, nous étions samedi. Or, le samedi, l'école est fermée. Pour voir son amoureux à la récré, c'est tintin.

Sauf si, et nous voici en pleine passion, sauf si l'amoureuse connaît l'adresse de l'amoureux. L'heureux élu de ce cœur tendre était un "grand" de 6 ans.


C'est en tout cas ce qu'a raconté la fugueuse aux deux dames qui n'en croyaient toujours pas leurs yeux, pas plus que leurs oreilles. Mordue à Alençon par l'hameçon de l'amour, la petite ne faisait pas dans la dentelle.

On devine ce que ces adultes ont dû éprouver d'admiration, d'envie peut-être, pour un sentiment si pur qui prospérait derrière ce très jeune front. C'est beau, à 4 ans, d'aimer tellement fort que les jours de congé sont insupportables.


Mais puisqu'il était bien tôt, et que la vie peut être bien courte pour les ingénues qui courent les rues dès potron-minet, les dames dénoncèrent sans joie cette flamme précoce.

On s'en fut trouver la police qui apprit tout du stratagème enfantin. Profitant du sommeil de ses parents - car que faire d'autre, un samedi à 6 heures, sinon roupiller ! -, la petite s'était enfuie de chez elle pour s'en aller retrouver l'élu de son rêve éveillé.


Grâce à ses explications, les policiers ont reconduit la belle à domicile. Sûrement aurait-elle préféré être menée, cernée par deux pandores, entre les bras d'un amoureux dont on jurerait qu'il pionçait ferme. Mais qui sait ?

Quand on l'a réveillé pour lui rendre sa fugueuse, le papa en est resté comme deux ronds de flan. Il ne s'était encore aperçu de rien. L'échappée, il est vrai, n'avait duré qu'une quinzaine de minutes.


C'est ce que nous a appris la dépêche dont s'est fendue l'Agence France-Presse pour relater l'événement sous ce titre glorieux : "Une petite fille de 4 ans fugue pour rejoindre son fiancé de 6 ans".